Post 2 – résonance d’un monde qui s’effondre

Crédit photo – Cyril Crespeau

Il y a des effondrements qui ne font pas de bruit.
Les associations n’ont pas disparu du jour au lendemain. Elles ont tenu. Longtemps. Avec l’obstination silencieuse de ceux qui savent que si eux ne le font pas, personne ne le fera. Elles ont rapiécé leurs budgets, rogné sur les postes, négocié des avenants, renégocié des avenants, soumis des dossiers, resoumis des dossiers, justifié leur existence en chiffres à des gens qui ne comprenaient que les chiffres. Elles ont fait de la résistance sans jamais l’appeler ainsi, parce qu’elles étaient trop occupées à s’occuper des gens.
Les coupes budgétaires et les discours sur l’efficacité ont poussé lentement mais surement les associations à marchandise leur service peu à peu laissant sur le bas coté ceux pour qui elles existaient : les précaires.

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Elle frappe à la porte.
— M. Menait ? M. Menait ?
Elle colle son oreille contre le bois froid. La télévision murmure de l’autre côté — une voix d’animateur, des applaudissements en boîte, le bruit mécanique d’un monde qui continue. Aucun pas. Aucun raclement de chaise. Rien que ce silence épais, celui qui a une forme, une texture, et qu’on reconnaît sans vouloir le nommer.
Elle frappe plus fort.
Pas de réponse.
Elle rentre chez elle, les mains qui tremblent un peu, et compose le numéro des pompiers.
Une voix synthétique lui répond à la deuxième sonnerie, avec la bonne humeur neutre des machines.« L’association des pompiers volontaires est disponible le week-end et les jours fériés. En semaine, en cas d’urgence médicale, veuillez contacter votre assureur — service secours agréé. Pour toute question administrative, rendez-vous sur notre portail. Bonne journée. »
Elle fixe son téléphone. On est mardi.
Elle rappelle. Même voix. Même message. Elle raccroche.
Elle essaie les urgences de l’hôpital local. Son appel atterrit sur un serveur vocal qui l’envoie vers le service admissions, qui la redirige vers le secrétariat médical, qui lui propose de rappeler entre quatorze et seize heures, qui raccroche.
Elle reste un moment debout dans sa cuisine, le combiné à la main, à regarder par la fenêtre la rue vide du quartier. Les pavillons fermés. Les volets tirés en plein jour. Les vieux qui ne sortent plus depuis que le bus ne passe plus qu’une fois par semaine.
Elle appelle la police.
— Police, Marion, bonjour.
— Bonjour. Je suis Mme Denvers, j’habite quartier Delabre, en sortie de commune. Je vous appelle pour mon voisin. M. Menait. Il ne répond plus depuis trois jours.
— Il est peut-être absent ?
— Non. C’est impossible. C’est un vieil homme, très diminué. Il ne sort plus seul. Depuis que son association de repas à domicile a augmenté ses tarifs — enfin, augmenté, c’est un mot — il ne peut plus payer. Alors c’est moi qui lui apporte à manger. Tous les jours. J’allais pas le laisser mourir de faim
Un silence.

— Depuis combien de jours, vous dites ?
— Trois jours que je frappe. J’entends la télé, mais personne ne répond. Je ne l’entends pas bouger. J’ai peur qu’il soit tombé. Ou pire.
— Avez-vous appelé les pompiers ?
Elle marque une pause. Courte. Polie, malgré tout.
— Ils sont fermés en semaine.
— Votre assurance, alors. Vous avez souscrit au service secours ?
— Non. Je n’ai pas les moyens.
— Et le monsieur ?
— Je… je ne sais pas. Il avait une retraite très modeste. L’association l’aidait avant. Mais l’association, elle a dû revoir ses prix. Apparemment, les subventions…
— Madame
— Oui ?
— Nous ne nous déplaçons pas pour ce type de situation. Contactez un serrurier pour ouvrir la porte, et rappelez-nous ensuite si vous constatez quelque chose.
— Si je constate quelque chose ?
— C’est la procédure, madame. Bonne journée.
Elle n’a pas les moyens d’un serrurier non plus.
Elle frappe une dernière fois — pas pour lui, cette fois. Pour elle. Pour pouvoir se dire qu’elle a frappé.

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